Havukruunu - Uinuos Syömein Sota

Catégories : Chroniques
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Sorti le 14 août, Uinuos Syömein Sota d’Havukruunu n’est pas passé inaperçu dans la scène Black. Malgré son artwork qui ressemble à un crayonné, sa musique est quant à elle loin d’être brouillonne. Très efficace et bien composé, un Pagan Black s’y développé en marge des clichés habituels au profit d’une thématique plus spirituelle – l’album étant nommé « Calme-toi, guerre dans mon cœur » et certains titres de morceaux signifiant littéralement « jusqu’à ce que les ombres arrivent » ou « comme la mer de nuit », tissant ainsi un réseau de métaphore relatives à la mort et au devenir de l’âme.

 

Afin d’inaugurer une atmosphère solennelle, Uinuos Syömein Sota démarre avec quatre cycles de chants avec d’abord une voix masculine puis des chœurs. L’alliance des coffres et la réverbération apportant une impression d’écho donnent beaucoup de majesté à ce début d’album. Il ne suffit donc que de quelques secondes à Havukruunu pour nous projeter dans l’univers nordique de Uinuos Syömein Sota. La dernière syllabe de cette introduction est doublée d’un cri en chant Black aigu et les guitares s’élancent accompagnées d’un long fill à la batterie. Le tout se marie très bien et poursuit le son assez chargé des chœurs masculins et cela rend le début d’album particulièrement imposant. S’ensuit alors un Pagan Black assez véloce, ce qui est accentué par le blastbeat à la double-croche et des accents sur les trois dernières notes de la mesure, ce qui permet d’intensifier le pattern avant de le reprendre. Un Black Metal plus classique arrive un peu avant la deuxième minute où un espace sonore moins dense se déploie avec l’arrêt du blastbeat qui laisse plus de place au chant Black et au trémolo picking. On peut alors profiter des belles harmonies à la guitare, qui sont véritablement un point fort de cet album grâce à la guitare soliste qui tisse une mélodie de manière audible tandis qu’une seconde guitare continue le trémolo picking en fond, ce qui permet d’éviter une perte d’harmoniques. C’est d’ailleurs l’alliance entre les guitares qui permet un pont à la troisième minute vers un passage un passage légèrement plus lent, bien que ce ralentissement ne déséquilibre pas le morceau, notamment puisque la batterie reprend le motif des trois derniers temps accentués. On y entendra par ailleurs des samples « industriels » de grincement d’acier qui sont assez surprenants, non qu’ils rendent mal mais que c’est assez inattendu dans un thème Pagan Black. Cela témoigne du fait qu’Havukruunu n’a pas peur de brasser des influences diverses, comme en témoigne également le coup de gong en point d’orgue qui nous amène vers la seconde partie du pont et sa mélodie aux guitares doubles, ouvrant ainsi un beau développement lyrique sans perte de basses. Ce développement lyrique permet par ailleurs de découvrir la voix claire non-scandée de Stefan, multi-instrumentaliste de cet album, qui n’a plus le côté galvanisant des premières secondes de Uinuos Syömein Sota mais à plutôt le grain d’un ténor plutôt agréable auquel s’ajoutent quelques touches de chant Black qui permettent une perpétuation cohérente du chant jusqu’à la fin du morceau.

Sans les chœurs cette fois ci, Kunnes Varjot Saa démarre d’une levée de batterie et reprend les envolées de guitare comme dans le morceau précédent, toujours doublées d’une guitare soliste. Celle-ci diffère néanmoins en reprenant en partie le motif mais avec une interprétation finale légèrement différente, ce qui montre bien que les instruments sont autonomes. On retrouve la tendance grandiloquente de Havukruunu avec des chœurs masculins qui reprennent de la place, avant de se taire sur un grognement de Stefan. Ce morceau introduit ainsi un certain contraste dans la mesure où la batterie joue un rythme classique accompagné d’une double-pédale qui tapisse l’espace sonore d’un fond grave tandis que l’alternance entre les guitares et la voix de Stefan montre le jeu qu’il peut y avoir entre les différentes parties de la composition. Celui se perpétue même dans l’allègement du morceau avec l’arrêt de la double-pédale et un passage sur les hi-hats fermés afin de diminuer le tranchant des cymbales. C’est alors que se déploie un premier passage atmosphérique avec des chœurs qui ne sont plus présents pour clamer mais pour accompagner la mélodie de vocalises en fond. On entend aussi des sifflements qui semblent être des bruits d’oiseaux, ce qui montre bien qu’Havukruunu sait atténuer son Black Metal pour y incorporer des passages d’ambiance. Le genre est bien présent pour autant, mais les chants sont moins mis en avant pour préférer une certaine diversité des passages mélodiques, que ce soient les jeux entre différents instruments ou les solos qui se plaisent à shred. C’est pourquoi j’aurais peut-être préféré une diminution des tendances Black Metal pour plus de diversité, car les motifs Black sont répétés avec trop peu de variations – y compris le motif à deux guitares du début – et une fin qui soit un peu mieux introduite et moins clichée, car elle semble pour l’instant tombée du ciel sans trop de cohérence avec le reste du morceau.

Un véritable changement de son s’opère avec Ja Viimein On Yö où l’on arrive sur un Black Metal au son plus rugueux. Après des bruits de chevaux qui nous feraient presque attendre le « you’re finally awake » de Skyrim, on découvre un riff plus saccadé et un blastbeat alternant charlestons et caisse-claire. La voix est également lissée au mixage, elle est un peu plus en retrait et plus rauque. Ce mélange entre des riffs saccadés et ce sont un peu vieillissant n’est pas sans nous rappeler Bathory. Ce n’est pas une copie pour autant, car on retrouve très largement les tendances d’Havukruunu avec des chœurs masculins en fin de couplets et des envolées avec doubles guitares. On retrouve aussi les progrès qui ont été faits dans la musique extrême depuis Bathory avec du blastbeat à la double-croche bien plus véloce que les classiques de Quorthon. Mais Havukruunu n’innove pas que par rapport à Bathory, mais également vis-à-vis de lui-même. En effet, la deuxième minute laisse place à un beau passage à la guitare claire aux sonorités qui rappellent le flamenco et bien que la guitare distordue reprenne vite la main, son usage de légatos donne bien plus d’émotion à son envolée que les solos en shred.

Toujours dans ces renvois au Metal orthodoxe, Pohjolan Tytär s’ouvre sur du trémolo picking quasiment monotone. Le riffing a des influences Thrash bien marquées et le cri aigu qui lance le morceau confirme cette impression. Plus qu’aucun autre, ce morceau semble être un Black-Thrash aux relents épiques, comme en témoignent les riffs plus saccadés que le trémolo picking linéaire du Black, le solo shred et dans une moindre mesure les solos avec deux guitares qui peuvent nous rappeler Iron Maiden.

On retombe pourtant rapidement dans des atmosphères qui nous sont familières avec Kuin Öinen Meri qui s’ouvre sur une guitare électrique sans saturation, jouant quelques accords sur le rivage. C’est une atmosphère somme toute assez classique pour un groupe de Black Metal voulant créer une atmosphère maritime, bien que le son des guitares soit un peu trop tranchant pour la thématique. Le début d’album perpétue cet univers en procurant de la résonance au morceau par une alliance de coups de cymbales et de chœurs. Contrairement à Kunnes Varjot Saa, ce morceau met quant à lui les voix en avant en n’utilisant pas le trémolo picking pour faire des riffs rapides et denses mais afin de créer des riffs répétitifs, avec assez peu de variations, et plutôt étouffés. Cela permet d’avoir une musique certes un peu monotone mais constante dans son intensité comme dans sa durée. Grâce à ses riffs étouffés, le morceau crée des espaces où la tension est comme contenue, ce qui lui permet d’être plus prenante lors de ses passages épiques comme le solo de guitare entre la troisième et la quatrième minute et sa descente de tom impressionnante ou bien la fin du morceau, qui est un Pagan Black assez classique mais dont le tempo plus rapide que le reste du morceau donne un aspect galvanisant au passage.

Interlude avant la dernière partie de l’album, Jumalten Hämär est une composition courte à la guitare et aux chœurs masculins. Malgré sa courte durée, il est intéressant d’y entendre le travail harmonique qui y a été effectué, légèrement en décalage de la tonalité par moments, ce qui rappelle par moments les chants grégoriens dans certains jeux sur les variations de tons.

Puis c’en est parti de Vähiin Päivät Käy avec une introduction assez classique sublimée d’un chant Black aigu et soufflé qui lui donne l’aspect d’un râle. Les premières minutes sont assez classiques d’Havukruunu avec un Pagan Black efficace avec des guitares doublées et de la double-pédale qui permet à la batterie d’être présente sans trop en faire. Le morceau tire son épingle du jeu lors du solo à 3:30 où les guitares jouent cette fois ci toutes les deux dans les aigus, alors qu’elles jouaient auparavant avec au moins une octave de différence, le redoublement des aigus donne alors un aspect très strident et criard au solo. Cela rend également la présence de dissonances plus patentes, ce qui permet d’éviter que le solo ressemble à un énième solo classique de Hard-Rock à la Van Halen. Ce morceau est par ailleurs placé sous l’égide des solos puisqu’on n’en compte pas moins de trois, allant de ce solo-ci au solo shred qui tombe à point nommé puisqu’un peu de technicité permet d’ajouter du piquant à un morceau qui risquerait autrement d’être lassant puisqu’il dure plus de neuf minutes.

Enfin, l’album se clôt sur une dimension rituelle avec des tambourins qui accompagnent les guitares au début de Tähti-Yö Ja Hevoiset. Ce dernier morceau mélangera alors les différentes variations de Black qu’Havukruunu peut nous proposer avec un Pagan Black aux influences Thrash jusqu’à la troisième minute qui plaira aux amateurs qui me semble en-deçà de ce que le groupe peut proposer puisqu’il n’y a pas réellement de construction d’atmosphère malgré la présence de chœurs et un tempo que je trouve trop lent pour être vraiment efficace. J’apprécie en revanche le pont avec la multiplication de guitares qui s’ensuit puisque la guitare distordue s’introduit progressivement pour son solo, ce qui change des structures trop délimitées au profit de transitions fines ; d’autant que ce solo-ci réduit la part de technique (bien qu’elle soit présente) et se surprend à tenir des notes longues et des légatos, ce qui est bénéfique pour la création d’une atmosphère plus planante. La quatrième minute se marie donc très bien avec le reste du morceau puisqu’elle démarre la plage finale de l’album qui est composée de synthétiseurs avec beaucoup de résonance. Si je comprends que cette fin d’album peut sembler décevante à qui cherche un Black Metal efficace de bout en bout, j’apprécie pour ma part la présence de cet ultime moment reposant dans un album autrement assez dense – d’autant que le côté spatial rappelant les BO d’Hollywood dénote de l’univers païen dans lequel nous étions jusqu’alors. Mais cela reste cohérent avec le thème de l’album, puisqu’il a une forte dimension mystique, et avec sa musique même puisqu’il permet de finir l’album en douceur.

 

Uinuos Syömein Sota est donc un très bon album, tant au niveau de sa composition musicale que de son mixage. Malgré quelques passages un peu plus faibles que le reste de l’album, l’album est dans son immense majorité efficace et cohérent, et on ne peut que saluer le travail de Stefan qui a composé, joué et mixé l’entièreté de l’album. Une crainte que j’ai cependant pour l’avenir est de voir comment Havukruunu va réussir à se renouveler et sortir du Pagan Black classique, car n’est pas Enslaved qui veut.


Par Baptiste - 31/08/2020

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