Morteminence - Morteminence

Catégories : Chroniques
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Morteminence a attiré mon attention comme un projet assez spécifique. Tout d’abord, la formation rouennaise revendique une politisation antifasciste, ce qui est assez rare dans le Black Metal, d’autant plus que cet engagement politique se fait au sein du Post-Black, courant protéiforme souvent axé sur la thématique des sentiments. Morteminence n’échappe pas à ce lieu commun du genre mais les textes révèlent tout de même cet engagement en filigrane, porté par des compositions éloquentes et poignantes. 


L’album débute sur un thème assez courant puisqu’il s’agit de l’Eveil. Dans un style assez classique lui aussi, le morceau s’ouvre sur des arpèges de guitare à la Ecailles de Lune sur fond de pluie puis ajoute une dimension Shoegaze avec des guitares proches d’un Last Leaf Down. Il s’agit jusqu’alors d’un Post-black comme il y en a tant d’autres mais la levée et les blastbeats nous mènent sur ce qui fait vraiment le charme de Morteminence : le chant black aigu et criard qui nous aspire d’autant plus dans sa détresse que l’alternance montées-descentes à la guitare donnent une dimension tortueuse à la chanson. Le contraste entre le grave et l’aigu, entre le lourd et le perçant, est justement au cœur du titre, tantôt composé de guitares haut-perchées et floues, tantôt de passages pesants à la croche. A une époque où la tendance est à la musique lisse – où bien à son penchant réactionnaire qu’est le Raw Black -, la dureté et la touche Depressive Suicidal Black Metal qu’apporte Morteminence fait justement sa force en distinguant le groupe d’un grain trop lisse sans tomber dans un cliché mal produit.
Pour autant, le titre ne persévère pas dans cette veine puisque son milieu est un passage de rupture qui nous mène sur une atmosphère sursaturée de guitares, proche d’un bruit blanc au travers duquel les touches de piano peinent à percer ; ce que je déplore puisqu’on perd en mélodie. Mais une fois que cet aspect s’apaise, on retombe sur un passage paradoxalement plus léger mais plus intense puisque la voix est laissée presque à nu, exacerbant ainsi son potentiel émotif par une mise en exergue. La description qui est faite d’une ville limbique, peuplée de non-êtres fantomatiques, fait clair-obscur avec la tessiture aspirante et bariolée. C’est réellement un très beau passage, déchiré et déchirant, réussissant parfaitement à nous transmettre son émotion jusqu’à ce que les notes de piano autrefois reléguées restent seules sur scène avec leur son étouffé semblable à celui de boîtes à musique mélancoliques dont la mélodie continuerait sous le vent d’un monde éteint. 

Mais la levée de batterie de Fuite rompt l’oisiveté de la fin de morceau : on cesse de regarder le ciel et on retombe à terre pour un morceau plus Shoegaze qui prend très vite de la distance avec son envolée de guitare. Un moment de guitare signale une brève pause puis la course reprend avec du tremolo picking medium, des blastbeats et le chant. L’arrivée d’un tempo médium et marqué dans l’album permet d’articuler des passages intenses et des riffs engageants sans avoir une atmosphère confuse ou saccadée. Pourtant la confusion est présente dans ce morceau à cheval entre la revendication politique de lutte, de liberté et d’altérité qui n’est pas étrangère au Red Anarchist Black Metal, et le sentiment intime du rapport à une personne particulière et à son absence. L’articulation est ténue et presque antithétique mais ce juste-milieu poétique et mélodique procure un morceau efficace sans tomber dans un cliché grossier – le compromis parfait entre l’efficacité d’un Lifelover et l’expressivité d’un Alcest. Ce deuxième morceau montre ainsi que si Morteminence ne révolutionne pas les codes du Post-black, ils sont bien maîtrisés, ce qui n’est pas rien quand tous les groupes revendiquent l’adjectif « post » sans trop savoir à quoi se référer. Je noterai cependant un bémol sur la dernière partie de Fuite qu’est le passage à la guitare avec beaucoup de réverbération qui ressemble à beaucoup d’autres, bien que les chuchotements changent de ce que l’on peut entendre d’habitude et sauvent la mise en faisant un pont vers un passage DSBM au tempo appuyé, comme un pas lent et résigné qui servirait d’appui à une envolée lyrique guitare-chant. 

En revanche, l’effacement de la guitare combiné à l’émergence d’une autre plus saturée réalise une belle transition vers le cœur de l’album : Résignation Pt. 1. On passe alors d’une atmosphère liée et englobante à une structure plus saccadée, haletante, avec la guitare et la voix qui s’entrecoupent. On notera à raison la présence judicieuse du batteur qui vient rythmer ce début de morceau sans trop en faire, notamment avec un dernier fill particulièrement intéressant. Une fois ces épisodes spasmodiques derrière nous, les séquelles se font sentir dans un morceau plus déconstruit, moins riffé que ses prédécesseurs et plus généreux dans ses respirations et ses atmosphères. Celles-ci sont souvent accompagnées de quelques arpèges ou de samples urbains mais restent vécues comme des espaces « vides », ce qui n’est pas plus mal pour exprimer la teinte terne d’un voyage aux aspects céliniens, d’autant que ces creux permettent la mise en place d’un jeu de renvois qui se marie bien aux mélodies en double-croche de la guitare.
Mais à mon sens le morceau devient particulièrement intéressant à la troisième minute avec l’émergence de dissonances fortement audibles et de samples de voix qui instaurent une ambiance plus malsaine, psychotique, qui confirme l’appartenance au Black Metal jusqu’alors plus manifestée dans les techniques musicales que dans les sentiments mélodiques. Cet effet trouve son apogée à la cinquième minute lorsqu’on peut enfin entendre le sample parlé en entier sur un fond de pluie. Et, vous l’aurez remarqué, il pleut encore… Bien sûr, les métaphores climatiques permettent d’instaurer un contexte en accord avec l’idée de la chanson mais je regrette cet usage abusif de la pluie – tant chez Morteminence que dans tout le Black Metal – que je trouve stéréotypé. D’autant que Morteminence sait se défaire des clichés du genre : la revendication RABM et la pochette en sont autant de preuves. Outre ce reproche, il faut tout de même rendre à César ce qui est à César : la pluie ne dessert pas le morceau, le côté lamentatoire ne sonne pas kitsch pour autant et il est même enrichi avec une tessiture vocale qui tire de plus en plus haut, avec des gémissements de plus en plus perçants et presque aussi réussis que Second Son of R. de Oathbreaker, ce qui est loin d’être un maigre accomplissement. C’est donc une fin de chanson très forte et on ne peut que féliciter Antonin M. pour sa prestation remarquable. 

Le parallèle se fait alors facilement entre la seconde partie de Résignation et Being Able to Feel Nothing à travers la levée et les riffs. Mais ce serait injuste de réduire à son introduction un morceau de seize minutes, soit le double de la première partie.
Malgré sa longueur, Résignation Pt. 2 commence assez vite avec un passage lors duquel on peut bien entendre la basse, l’instrument alors trop en retrait dans les autres morceaux. S’ensuit un passage de Post-black assez classique avec des alternances lent/véloce, chant/guitare, que j’ai déjà commentées. Le mouvement intrinsèque au morceau se fait plutôt à la troisième minute puisqu’on y découvre des guitares plus étouffées et un rythme plus syncopé qui semblent indiquer une influence Djent revendiquée et qui rythment ce qui tomberait autrement dans le suratmosphérique. Et pourtant, nous sommes toujours dans un dérivé du Black Metal et des blastbeats impétueux, tels qu’on n’en a pas entendus depuis le début de l’album, nous le rappellent ; et nous prouvent dans le même temps que le batteur n’a pas que de la sobriété mais dispose aussi d’un bagage technique solide. De plus, bien que cela soit moins évident, la dimension Black Metal est aussi présente en propre pour la première fois, ou plutôt en sale, dans les paroles à travers d’évocations de mort, de souterrains caverneux, de cloportes et de crasse - ce qui ferait taire définitivement ceux qui auraient des doutes sur la dimension dépressive de Morteminence.
Le passage à la guitare à venir tombe malheureusement un peu trop brusquement et rompt la construction irascible du morceau, la faisant passer dans les ambiances geignardes du DSBM. L’ajout d’un rythme aux toms et de la voix claire (enfin !) rappellent terriblement Kodama tandis que la voix sombre définitivement dans le DSBM. L’accord des deux se marie d’autant mieux que la voix suraiguë rappelle par moments celle de Neige et s’accorde bien avec les chœurs en fond. La seule critique que je pourrais émettre quant à ce très beau passage est plutôt un regret car une composition ternaire m’aurait semblé plus adaptée puisqu’elle aurait amplifié la profondeur émotive du passage. Néanmoins, les échanges entre les différents types de voix sont très beaux et sont à retenir parmi les plus belles voix aiguës du paysage français. D’autant que les échanges ne sont pas faits en vains, ils contribuent eux-mêmes à un léger crescendo qui augmente insensiblement l’intensité et fait perdurer la tension sans que l’on s’attende à un passage lourd ou à un breakdown bas du front. Au contraire, les habitués du genre s’attendront à un passage plus calme où la tension cesse enfin et où l’esprit peut enfin se laisser flotter. Une fois n’est pas coutume, je saluerai cette prédictibilité avec sa guitare soliste, au son peut-être un peu trop métallique, et sa réverbération qui est un classique de ces atmosphères. Happés par le sommeil et l’engourdissement, une bouteille tombe, deux trois paroles sont jetées et c’est fini. 

On arrive enfin à Evaporation, hélas ! Tant parce que l’album annonce sa fin que parce qu’il devrait déjà être fini. L’histoire de l’album semblait tellement finir avec Résignation Pt. 2 qu’il me paraît dommage qu’une si belle ouverture ne soit pas une fin définitive. Evaporation vaut tout de même le détour puisqu’il s’agit d’un morceau assez classique qui va chercher des éléments de Post-black (si tant est que le genre signifie quoi que ce soit) parmi les groupes les plus aboutis de la scène. Morteminence signe tout de même de sa patte avec des touches de piano comme nous avons entendues précédemment. Ces passages au clavier confirment par ailleurs que le piano est un instrument trop peu utilisé dans le Black Metal – sinon comme introduction – et que les musiciens peinent trop souvent à placer l’instrument dans un ensemble mélodique qui ne soit pas qu’une superposition. Le piano se place d’autant mieux qu’Evaporation tend à la sotériologie puisque les paroles évoquent la possibilité d’une libération corporelle, d’une émancipation d’un monde automate et décharné. Finalement, la fin – la vraie – est réalisée par une guitare aiguë dans un registre proche du Post-rock, et on regrettera une fois de plus la position du morceau dans l’album car bien qu’il soit agréablement composé il ne réussit pas à s’achever dans une émotivité aussi intense que son prédécesseur et propose à la place une fin de fade-out – ce qui est toujours dommage pour clore un album à fleur de peau.


Morteminence se place donc comme un bon album, déchirant et raffiné, ce qui a toute son importance lors d’un album éponyme puisqu’il définit l’identité musicale du groupe. En effet, en dépit d’un son somme toute assez classique, Morteminence caractérise tout de même son identité à travers ses visuels, ses paroles et surtout ses lignes de chant que je ne saluerai jamais assez! Ainsi, si paradoxal soit-ce pour un groupe aux relents DSBM, on peut promettre sans déraison que la formation a de l’avenir.


Par Baptiste - 27/02/2020

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