Monolithe - Okta Khora

Catégories : Chroniques
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Persuadée de devoir ramener l’univers à son chaos primordial, une civilisation extraterrestre voue toute son existence et sa technologie à ramener le cosmos à sa khôra, le bouillon de matière informe… Ce n’est pas le script d’une dystopie fantastique, mais le thème du huitième album de Monolithe : Okta Khora. Comme à son habitude, le sextuplet s’attache à nous fournir une œuvre cohérente, tant dans son artwork que dans sa durée. La géométrie parfaite qui s’en dessine s’approche d’une œuvre d’art totale et émane une aura fascinante dans laquelle l’auditeur iconoclaste trouvera les éléments d’une science-fiction imagée mais subtile.

 

L’approche cyclique du 8 au cœur de l’album est d’ores et déjà présente avec le premier titre de l’album, Okta Khora (Part 1) qui renvoie à la seconde partie située en fin d’album. L’ouverture sur des arpèges de guitare électrique aiguës avec de la réverbération croque déjà le cadre stellaire de l’album tandis que le fond sonore associe un penchant plus sombre et inquiétant à la dimension spatiale. Si la batterie et des guitares graves arrivent assez discrètement, l’évolution du morceau confirme que la priorité est donnée au lyrisme avec des claviers qui ajoutent une nappe ambiante. La construction alambiquée de ce morceau, faisant s’unir tous les instruments en une atmosphère cohérente sans qu’aucun ne puisse être ramené à un autre, instaure le sentiment inquiétant d’immensité de l’album par sa grandiloquence qui rappellerait les symphonies.

Outre la dimension cyclique, le premier mouvement de l’entreprise de destruction de l’univers est Onset of the Eighth Cycle. La musique se focalise alors sur la civilisation extraterrestre, d’où un tempo plus lent avec des guitares graves et une basse bien audibles qui alourdissent le morceau et lui prêtent la cadence du condamné. L’arrivée d’entités destructrices explique quant à elle l’apparition du chant guttural caverneux, mais cette gravité ne sert pas qu’à appesantir le morceau, elle met aussi en exergue les claviers plus aigus et les notes qui percent et se répètent, associant un côté hypnotique à la destruction fatidique. Si un interlude au piano allège la construction et nous laisse le temps de souffler, sa couleur mélancolique et le bruit blanc des guitares en fond nous rappelle que ce n’est qu’une halte dans la course accélérée de l’entropie. D’autant que les toms reviennent vite imposer un ordre martial au morceau tandis que les guitares lui font prendre de la hauteur. La bipolarité de l’album fait alors jour pour la première fois, le contraste entre l’immanence militaire et la transcendance religieuse qui soutient le projet de l’okta khora est alors mis en musique clairement pour la première fois et il s’accentue encore en fin de morceau lorsque la batterie se réduit à battre le tempo sur des rudiments militaires à la caisse claire tandis que le synthétiseur et des chœurs introduisent une dimension mystique.

Ainsi gonflé par les exultations du sabre et du goupillon, la civilisation extraterrestre commence ses méfaits et cela s’entend par l’introduction agressive et rapide de Dissonant Occurrence. Dans un registre Heavy Metal, Monolithe nous surprend ici par une composition qui dissone de son Doom habituel, seuls les claviers et les voix nous rappellent la terra cognita. Une fois cette frénésie vandale calmée, le morceau part dans un deuxième mouvement qui n’est pas moins étonnant puisqu’on y retrouve des claviers aux relents Synthwave et des guitares au son Post-Rock. L’adoucissement est tel que le tempo ralentit et mêle cross-sticks, piano et un jeu sur les cymbales dont la dimension aérienne se marie aux violons et au chant clair. Les deux premiers mouvements se distinguent donc en contraste, entre la fureur guerrière la quiétude musicale, comme si les autres civilisations n’avaient encore pas perçu ces troubles cosmiques. C’est alors avec la prise de conscience de l’apocalypse qui se trame que le morceau retourne vers un son plus classique du groupe avec un son plus massif et des résonances claviers-guitares qui se reproduisent en écho. La transe eschatologique point alors avec les chœurs aux voix abyssales qui répètent « dissonant occurrence » comme un rituel, ce qu’accentuent les claviers maintenus et les percussions au tambourin.

Le processus et l’album entrent alors dans leur cœur avec le diptyque Ignite the Heavens. Les chœurs rappellent d’emblée le processus d’« okta khora » ainsi que sa prononciation grecque et perpétuent la dimension rituelle. Mais s’ajoute par-dessus la profondeur feutrée du saxophone et ses envolées qui se dessinent comme des flammes dans le ciel. Le saxophone est donc extrêmement bien manié, d’autant qu’il agrémente le thème d’un son garni tout en utilisant plusieurs ressorts qui lui correspondent comme des dissonances ou des vibratos. Il prépare donc, comme il se doit, l’arrivée des guitares lyriques avec leur son plus acéré et leurs bends, bien qu’elles soient plus lentes. Le saxophone rejoint alors les chœurs en arrière-plan et s’efface au profit de la rythmique martiale jusqu’à ce que tout s’arrête pour laisser place nette à Ignite the Heavens (Part 2).
Le projet nihiliste inaugure alors sa destruction méthodique de l’univers, d’où les sons industriels en arrière-plan et l’ouverture aux guitares étouffées dont le tempo est martelé en horloge de l’Apocalypse. La musique est beaucoup moins garnie que la partie précédente et illustre plutôt des colosses d’acier froid détruisant systématiquement la vie et l’ordre, la musique est donc désincarnée et laisse une grande place aux samples. Le morceau s’arrête net à sa moitié et repart dans un registre bien plus pesant avec des guitares saturées et la basse qui nous surprennent toujours en avance grâce à la construction en 11/12 et nous déchargent des ondes graves qui nous frappent en pleine cage thoracique. Le violoncelle se marie alors très bien à cette ambiance de fin du monde lorsqu’il tire des disharmonies de son archet ou avec son envolée lyrique qui s’essouffle et transpose dans l’espace la Chevauchée des Valkyries d’Apocalypse Now !

Mais il y a plus que la fin du morceau dans ce violoncelle qui s’essouffle, c’est aussi la coalition pour la sauvegarde de l’univers qui périt, d’où le titre suivant : The Great Debacle. L’introduction grandiloquente montre d’emblée la victoire des extraterrestres alors que le chant grave et les guitares lamentatrices déplorent l’échec d’une lutte menée trop tard. On retrouve ici un morceau de Monolithe plus classique c’est-à-dire un Doom pesant où les claviers et les guitares s’illustrent en contraste lyrique. On notera tout de même le développement du penchant progressif de l’album avec un passage flottant où quelques bips sur fond de guitares en résonance illustrent les carcasses flottantes des vaisseaux détruits. L’entreprise délétère accomplie, les chants relatant la victoire des extraterrestres résonnent dans « the great debacle », comme un évènement hors du temps que l’on aurait déjà nommé, et le morceau se finit sur un crescendo au rythme déconstruit, une gloire dans l’informe qui s’effondre en un sursaut.

Les conséquences de ce chaos se dévoilent alors dans un Disrupted Firmament. Là où l’album était plutôt lié, l’ouverture en staccatos des guitares étouffées montre la scission dans l’univers et un chant moitié clair-moitié dissonant donne un grain tordu – dans tous les sens du terme – à la musique. Ce n’est pas que la composition sonne faux, mais les choses semblent s’y jouer sur différents plans. Le chant est d’ailleurs bien mis en avant puisqu’on entend des chuchotements, des voix claires ou un chant particulièrement lourd, un growl différent de ceux entendus auparavant. Cette multiplication des voix sonne comme l’intronisation des aliens et les différents mixages que propose l’album permet de rendre plus ou moins compte des subtilités de ces différentes parties. Un solo de guitare clôt la première partie et la seconde met plus en avant la basse et des claviers au son à mi-chemin entre le marimba et le vibraphone. L’accentuation sur les contre-temps rend la musique moins monotone que du Doom « classique », d’autant que malgré la rythmique, la musique garde son côté spatial par de longues tenues et des légatos. L’auditeur est alors d’autant plus transporté outre-terre qu’il a des repères pour s’y envoler. On remarquera par ailleurs des influences Rock Progressif dans les soli de guitare ou dans les interférences mécaniques de la voix. En tant qu’amateur du genre, je ne peux que saluer la belle prestation de ce morceau qui est un vrai petit bijou tant il est transcendant et apporte son lot de nouveautés.

Comme le présente le logo de l’artwork, notre boucle s’achève par son huitième mouvement et revient sur ses pas avec Okta Khora (Part 2). Ce n’est pas un fac-similé du premier morceau pour autant : là où le premier instaurait une atmosphère grandiloquente et sombre, celui-ci fait léger – la destruction étant déjà accomplie. Le morceau démarre donc par des arpèges flottants sur fond de sons électroniques. Je regretterai tout de même l’ajout de coups de cymbales qui, bien que légers, me paraissent trop agressifs pour l’ambiance planante du morceau. En revanche, les guitares en réverb’ et les rudiments à la batterie sont d’autant plus bienvenus qu’ils fournissent la mélodie sans briser la douceur initiale du morceau. Le titre se développe ainsi par paliers, allant de plus en plus fort sans faire de chute trop abrupte. La progression va alors lentement mais sûrement jusqu’à l’arrivée de violons et de cuivres qui sont l’apothéose de l’album. On regretterait presque de ne les entendre qu’à la fin tant ils donnent de profondeur à la composition et lui confèrent la majesté du Also sprach Zarathustra dans 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Hélas, ils cessent en fin de morceau et sont supplantés par un retour à un Monolithe plus classique qui clôt malheureusement l’album en fade-out. Et si je dis malheureusement, c’est parce que cela inaugure certes les traits d’une nouvelle ère universelle sans en tracer les lignes, mais la musique est trop ordonnée pour donner la sensation d’un retour au chaos originel – qu’est la khôra. Et outre la non-pertinence avec le lore de l’album, ça ne semble pas coller avec la quête perpétuelle de l’arrangement adapté et de la rigueur de composition de Monolithe.

 

Car il faut bien comprendre que si je critique ce fade-out, ce n’est pas parce que c’est choquant ou mal fait, pas du tout, mais parce que c’est en dessous des standards de Monolithe. Et Dieu sait qu’Okta Khora les a mis haut ! L’album est réussi de part en part, il sonne toujours juste, les compositions sont variées et grandiloquentes et échappent à la monotonie que l’on reproche parfois au Doom. Et malgré tout, les compositions ne sont jamais une fin en soi, le développement d’une histoire intrinsèque à l’album les inscrit dans un projet qui les dépasse, qu’elles laissent toujours deviner sans jamais le dévoiler. C’est pourquoi l’artwork colle au thème, ainsi que le nombre de chansons, leur durée, leurs mouvements, les titres…
Je ne vous ai donc pas menti dans l’introduction de cette analyse, Okta Khora s’« approche d’une œuvre d’art totale » mais elle ne l’atteint pas pour autant – et heureusement – car ses secrets et ses défaillances montrent qu’un si bon groupe garde toujours des possibilités d’évolution. Cela reste néanmoins un album d’une qualité indéniable et au raffinement poussé – ce que l’on trouve assez peu dans le Metal et qui doit être souligné. Ce huitième album de Monolithe est donc un excellent album et place la barre très haute pour ce début d’année 2020, c’est un must-have pour les amateurs de Doom et un très bon initiateur pour ceux qui aimeraient découvrir le genre car il en garde toutes les qualités tout en évinçant ses défauts.


Par Baptiste - 30/01/2020

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