Asphodèle - Jours pâles

Catégories : Chroniques
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Une ville sombre et brumeuse où les lumières émanent comme des milliers d’yeux rampants. Pour un projet comportant Audrey S. de feu Amesoeurs, il est évident que lien entre le groupe et Asphodèle allait être vite tiré. Pourtant, la présence de Spellbound d’Aorlhac et de bien d’autres musiciens promettent un album bien différent des habitudes. S’ancrant dans le pré des Asphodèles, là où les âmes errent sans objet ni but, Asphodèle se présente comme la mélancolie désabusée de la vie moderne, comme l’humeur du cerveau que l’on noie dans l’alcool, sans goût ni peine. Mais, qu’en est-il musicalement ?

 

Un vieux piano vieilli, une basse brinquebalante et une boîte à musique qui perce la trame mélodique… Si ça n’est pas la bande-son d’un film d’horreur, on s’y croirait. Des rires d’enfants, tout s’accorde avec ce nom : Candide. Mais un coup de feu vient mettre fin à cette quiétude et la musique sérieuse commence, celle des grands. Les guitares saturées démarrent et commencent à se traîner, se fondent…

Puis c’est De brèves étreintes nocturnes qui démarre et on comprend au seul titre que bien du temps a passé depuis la jeunesse. La musique est à cheval entre le Black Metal dans les guitares et le Rock N’Roll dans la batterie qui pose par-dessus un back beat amélioré de double-pédale. De sa sonorité enfantine, la voix d’Audrey S. se pose sur une musique mélancolique. En contraste, la voix grave et sombre de Spellbound évoque plus spontanément la noirceur du monde et lance d’un cri rauque un passage de Black Metal assez grave. Plus théâtrale et DSBM, la voix de Spellbound réussit de son ton gémissant à transmettre ses émotions là où celle d’Audrey S. est plus monocorde et détachée.

Mais ce manque d’implication ne porte pas tant préjudice à ce début d’album puisque le titre éponyme, Jours pâles, s’ouvre sur l’interview d’un enfant qui parle de la mort avec nonchalance. Une petite levée de batterie sur les toms et une guitare aiguë perce à travers l’atmosphère lourde et sombre en fond. Ce troisième morceau nous projette réellement dans l’ambiance dépressive d’Asphodèle avec un côté requiem jusqu’à sa deuxième minute. En effet, c’est là que viennent un sample sur l’alcool et une accélération du tempo, la musique se fait alors plus spasmodique avec des ras de cinq sur la grosse caisse et des pleurs en fond. Le troisième tiers du morceau change lui aussi de structure avec un riff plus rythmé, moins linéaire. On découvre alors le premier passage vraiment Black de la chanson avec Spellbound qui tient le micro et dont la voix de fond de gorge atténue le côté rauque du chant guttural pour lui substituer un souffle plus profond. Enfin, le morceau se finit sur un passage léger à la guitare, basse et synthés dans un ternaire bien marqué et pesant. On sent alors toutes les influences DSBM du groupe avec une démarche erratique et des notes de synthés qui tissent une mélodie lointaine derrière un sample suicidaire.

La vie comme un piège, un combat sans lutte, une agonie sans agôn. Si c’est cette idée qui finit Jours pâles, sans doute est-ce aussi celle derrière Gueules crasses dont le nom parodie les Poilus mutilés. Contrairement aux morceaux précédents, Asphodèle lance ici un morceau assez fort puisque le Black Metal vient se fracasser de toute sa puissance dans une atmosphère mélancolique très émotive. Derrière une écriture assez naïve et pourtant très sombre, Spellbound et Audrey S. s’échangent des vers alternant entre la fièvre délétère et la monotonie blasée. L’échange entre les deux est donc fort de contraste et la musique réussit d’ailleurs à s’adapter aux deux voix en variant et en décalant ses accents au gré de la structure. Gueules crasses nous sort du son trop lisse ou linéaire des précédentes compositions grâce à son tempo plus rapide et ses mélodies plus fournies, d’autant qu’elle met bien en avant l’expressivité de Spellbound.

A l’exact opposé, Nitide s’ouvre avec une atmosphère très impersonnelle faite d’arpèges de guitare et d’une batterie électronique. Il y a là une ambiance minimaliste à la Twisted Psykie. Le morceau réussit cependant à nous faire entendre Audrey S. chanter réellement pour la première fois. Bourrés de réverbération et d’autres effets, les instruments se fondent en une ambiance très molle. Toujours dans la sobriété, un rythme se dégage à la deuxième minute puis se transforme sous la saturation et permet d’entendre la plus belle ligne de chant féminin de l’album. La réduction pousse même Spellbound à la scansion jusqu’à ce qu’il débute un chant black avec un hurlement aigu qui nous rappellerait celui de Dueil Angoisseus. Pour la mélodie en elle-même, on ne pourrait pas vraiment parler de Black N’Roll car il n’y a pas réellement cette impression de roulement telle qu’on peut l’entendre dans un groupe comme Aura Noir. On envisagerait plutôt des instruments et du chant black sur un Pop-rock saturé à la Noir Désir. Enfin, perpétuant l’introduction mais non sans nous surprendre, Nitide se finit sur des samples - ambiants cette fois-ci, puisque ce sont des voix angéliques et des sons spatiaux de faisceaux électriques.

Pour ce qui est de cette chronique, j’ai tâché de ne pas aller trop vite en besogne et de ne pas associer le groupe à Amesoeurs, ce qui serait réducteur. Mais, en toute honnêteté, le début de Refuge sonne réellement comme du Amesoeurs avec ses guitares saturées accompagnées seulement de quelques coups de ride. La batterie tient toujours un back beat mais l’agrémente un peu en décalant une fois sur deux son accent de caisse claire, ce qui donne une allure claudicante au morceau. En fond, une guitare et un piano très martelé se font entendre. Implorante et geignarde, la voix de Spellbound se pose très bien sur la musique mais tout s’arrête à 2:37 pour un break de batterie bien fourni et un hurlement. Des voix possédées et lugubres portent alors le morceau, décidément plus sombre malgré son titre a priori rassurant. Autre spécificité qui se fait entendre dans ce sixième morceau, Audrey S. pousse sa voix jusqu’au cri pour la première fois, ce qui change de sa voix certes aiguë et pure mais trop monocorde à mon goût.

Continuons dans les réussites vocales avec Réminiscence. Peut-être est-ce un hasard si l’introduction sonne comme celle de Personnal Forest de Psychonaut 4, mais la ressemblance se tisse au fil du morceau. Bien évidemment, la voix d’Audrey S., les breaks de batterie à répétition et le riffing diffèrent du groupe de DSBM Géorgien mais en milieu de morceau, c’est bien la voix de Graf - chanteur du susnommé groupe - que l’on entend. Le tempo accélère alors et on peut savourer cette voix si criarde et arrachée. Là où le morceau était plutôt commun jusqu’alors, la présence de Graf rajoute résolument du relief et de la puissance à celui-ci puisqu’elle soutient la principale partie black du morceau et justifie toute l’atmosphère DSBM du morceau.

Fin d’année comme fin d’album, Décembre vient clore Jours pâles et ses trente-huit minutes. Avec un tempo plus rapide qui rend le morceau plus entraînant que ses prédécesseurs et une première partie dans la veine d’un Black Metal qui aurait croisé un Rock à la Noir Désir, l’ambiance se fait très mélancolique et froide par les chants agonisants ou déjà-morts de Spellbound et Audrey S. Pire encore, on sombre dans le lugubre avec la gravité du chant masculin alors que l’accord entre la voix féminine, les notes de synthétiseurs en résonance et les guitares plutôt aiguës et tranchantes contraste avec la sombreur des thèmes. Puis, alors que la fin se dévoile et que la lumière approche, le morceau semble se ralentir et s’appesantir, se faisant de plus en plus lointain et sifflant, jusqu’à se suspendre dans le dernier coup de rein d’un solo de guitare.

 

Pour ma part, il m’est difficile de donner un avis tranché sur cet album car il m’apparaît en demi-teinte. La prose moderne mi-poétique mi-scandée n’arrive pas à attirer suffisamment l’attention et si la composition mélodique est novatrice et assez attrayante, les inégalités du chant atténuent cette réussite. Là où Spellbound réussit à faire des passages poignants, remplis d’émotion et au goût de reviens-y, la voix d’Audrey S. est trop monotone et lassante. Bien sûr, la déprise affective et l’ennui sont des composants essentiels de la dépression, mais cette mélancolie blanche n’arrive pas à prendre prise chez moi. Toute autre qu’un contraste qui ferait ressortir les deux teintes, cette différence lyrique noie les passages forts de l’album et atténue le nuancier qui y est exprimé. Si le style est plutôt bon, ce déséquilibre fait que Jours pâles n’a ni la verve du Black Metal, ni l’émotion brute du DSBM. L’album s’écoute donc sans dégoût ni rejet et les passages de Spellbound sont tout bonnement remarquables, pourtant ce line-up si prometteur n’a pas su me faire prendre goût à sa grisaille.


Par Baptiste - 12/11/2019

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