Naeramarth - The Innumerable Stars

Catégories : Chroniques
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Avec un nom aux phonèmes si rugueux, Naeremarth pourrait sonner comme un projet de Black Metal. Mais sa nature nous est bien plus claire avec le titre de l’album: The Innumerable Stars. Projet de Gage Love, le titre révèle un album de Metal Progressif autoproduit et audacieux que je vous présente avec le plus grand plaisir. 


 La première chanson, Through the Cosmos I: The Arrival, nous promet un voyage spatial poussé à ses plus extrêmes extrêmes: il s’agit de passer l’horizon des évènements, c’est à dire, entrer dans la zone où l’attraction d’un trou noir est si forte que rien ne peut plus s’en échapper. Embarqués dans un voyage cosmique, on passe tout d’abord par une ouverture aux synthés qui montrent l’aspect technologique de la démarche pendant que les guitares suivies des violons marchent une mélodie grandiloquente. Malgré les longs développements, le morceau ne se perd pas dans ses fluctuations grâce à une grosse caisse à la croche puis à la double-croche rythmant le morceau. Ce mouvement donne autant un point de repère au musicien qu’à l’auditeur qui risquerait de se noyer dans les méandres d’une mélodie qui prend le temps de se développer - pour notre plus grand plaisir. Enfin, nous arrivons aux portes de notre voyage avec un bruit blanc qui vient brouiller la musique, comme un signal radio qui se perd, montrant ainsi que nous allons entrer dans une espace singulier. 

Notre dernière vision des étoiles est celle des ensembles qui dessinent les constellations, Asterisms. Après une levée de batterie, le morceau s’ouvre sur des guitares en tremolo picking, des blastbeats et un chant proche du Black. Rien d’étonnant pour un musicien qui a été membre d’un groupe de Black Metal et pour une chanson dans laquelle il chante son désespoir dans un monde désolé où même les arbres le perdent et où le froid le transit. Mais tout s’arrête pour un passage Prog’ avec quelques nappes de synthé et un chant clair mis en valeur par une superposition des voix. Ce passage ajoute de l’ampleur au morceau et évoque autant le vide qui entoure le chanteur que le néant qu’il ressent en lui. C’est un véritable moment de flottement qui contraste avec l’introduction pour un passage proche de TesseracT. On appréciera d’ailleurs la bonne tessiture et la clarté des chants lyriques et Blacks qui nous permet de prendre conscience du double mouvement qui se joue dans la chanson. En effet, malgré l’obscurité qui l’entoure, le narrateur voit ce qu’il a à faire: surpasser le destin. En vain hélas, le destin gagne toujours et le passage à la guitare acoustique à 4’40’’ inaugure justement un mouvement de résignation face à celui-ci, évoquant la dimension tragique du morceau. On notera par ailleurs la ressemblance entre cette structure et les mélodies des premiers Agalloch, preuve de l'éclectisme de Gage Love. Outre cela, cette mélodie à la guitare trace la suite du morceau via sa reprise aux guitares électriques avec du chant guttural. Somme toute, les huits minutes de ce morceau sont très bien exploitées puisque le titre prend de l’ampleur dans tous ses domaines, que ce soit ses harmonies par sa diversité, son amplitude avec ses crescendos ou dans son intensité avec des passages Black qui viennent apporter de la rudesse à la glabreté du Prog’. 

La métaphore théâtrale est filée de la tragédie à la scène avec Condescension, un morceau à trois protagonistes qui reprend le sens originel de “condescendance”: Dieu qui se met au niveau du pécheur. Un Dieu mort et corrompu apporte la mort et la destruction pendant qu’un observateur voit les cieux déchirer la terre et qu’un dernier personnage, l’ascendant, voit dans l’eschaton la possibilité d’un autre chemin qu’est celui des étoiles. Avec un tel programme de destruction de la Terre, rien d’étonnant que la piste s’ouvre sur un son plus lourd avec des guitares typées Death Metal. Comme on l’attendrait de l’apocalypse, les guitares ont un côté grandiose en jouant sur les demi-tons comme le ferait un organiste. Le chant guttural rejoint par la suite mais on pourrait reprocher que la majesté de la mélodie s’arrête en même temps, rendant ce passage un peu trop austère. Mais le solo de guitare vient rattraper cette austérité en exposant le Metal Progressif dans tout son art: technique mais pas pompeux tout en restant harmonieux. Pour montrer l’opposition au Dieu corrompu, Gale utilise sa voix Black alors que l’ascendant et l’observateur se rejoignent dans des choeurs clairs d’hommes qui mettent en avant le côté engouant du projet spatial. Enfin, les toms viennent marquer l’aspect inéluctable du jugement dernier alors que les notes cristallines au synthétiseur évoquent la dimension futuriste de l’épopée sidérale. Les toms se taisent sur la fin et laissent leur place à des sons spatiaux, montrant par là que la dualité a été résolue: la vie se projette dans l’espace, Dieu est mort. 

On passe ensuite à un passage spécial de l’album puisqu’il ne fait pas référence à l’espace mais à l’univers de Tolkien. Cabed Naeramarth tire son nom du Saut du Destin, cascade où fut tué le premier des dragons et lieu de plusieurs suicides. Avec des violons et quelques cuivres mélancoliques, les paroles sont une lamentation de Túrin qui vient pleurer sa sœur et amante Niënor qui s’y est suicidé après avoir appris sa filiation avec Túrin. L’ambiance est mélancolique et transpose très bien dans l’univers de Tolkien, d’autant que les chants féminins évoquent les lamentations elfiques. Ce morceau semi-éponyme réussit avec brio à être le requiem de celle dont le nom signifiait “deuil”. 

 Tout en restant dans un monde mystique, Luminous Beings nous rapproche déjà plus de l’espace avec ce thème de la transcendance grâce au cosmos. On sera surpris de démarrer avec une introduction électro, à la limite du Chill-out. La voix de Gale Love ajoute un côté progressif puisqu’elle s’inscrit clairement dans la lignée du genre de Leprous. Cette instrumentation est déjà assez spécifique et cela s’accentue encore avec des soli de saxophones exécutés par Jørgen Munkeby qui confèrent du timbre à cette atmosphère pour l’instant très synthétique. La reprise à la guitare permet de revenir dans une atmosphère connue tout en douceur, rendant presque cohérente cette parenthèse fantastique dans laquelle nous étions. Va alors débuter une dynamique d’augmentation de l’intensité avec le saxophone pour parvenir à un chant féminin lyrique très bien effectué qui clôt le morceau sur une note magistralement tenue malgré sa hauteur. 

 Dans un album axé sur l’espace, on serait étonné de trouver Subterrean dans ce qui devrait être “extraterrean”. Mais ce titre n’est pas si hors-propos que ça car il traite d’une sensation chtonienne, celle d’être en-deçà du monde ou d’être déjà enterré. L’ouverture du morceau en mineur porte bien sa négativité et les paroles qui évoquent une chaleur qui ne réchauffe pas et un vide existentiel ne trompent pas: cette sensation est intérieure et non physique. Avec de longues notes qui s’étendent comme des respirations et un ternaire proche du Blues, la musique porte sa croix de mélancolie à travers une création plus lente et moins rythmée. Même la voix gutturale que l’on retrouve est plus grave qu’à l’accoutumée, ce qui couplé à la lenteur du morceau donne un léger aspect doom au morceau bien que les choeurs en fond allègent la composition. 

L’avant-dernier morceau de cet Innumerable Stars continue dans les sentiments négatifs avec Lunar Sea. La voix ouvre le morceau quasiment seule par un “stay with me” et quelques notes de synthés seulement - la solitude spatiale semble avoir pesé sur le coeur de notre astronaute. La guitare étouffée minimaliste et la batterie viennent certes rythmer la musique mais maintiennent cette impression d’étouffement. Alors que la mélodie s’exprime un peu plus, Gage Love entame un jeu intéressant à deux voix avec “save me” autant hurlé que chanté, la voix claire évoquant la détresse géographique tandis que la voix gutturale exprime la détresse sentimentale. L’incitation répétée à rester tout au long du morceau accentue d’autant la dimension lamentatoire de la piste. Enfin, la composition s’accentue à 3’30’’ avec de la double-pédale et une guitare plus présente mais la scène est tout de même donnée aux violons qui varient sur le thème de la voix. Ce n’est qu’ensuite que les deux pôles lyriques s’unissent pour achever le morceau sur un ton orchestral. 

Ainsi, Lunar Sea aurait pu finir l’album en beauté. Mais ce n’était pas assez pour Gage Love qui fait réellement commencer le voyage ici. Avec seize minutes, soit un tiers de l’album, Through the Cosmos II: The Arrival est le coeur du concept et expose tout le trajet qui a été parcouru. 
On commence par la première partie, Mother Nebula dont la guitare sèche donne un ton très léger à la chanson, proche de Subterrean Masquerade. Les notes électriques accompagnées de claviers donnent une ligne mélodique assez distincte mais qui semble plus s’axer sur la métaphore maternelle des nébuleuses plutôt que sur leur dimension galactique. 
La deuxième partie, Expanding Dust, s’appuie quant à elle plus sur cette thématique. Moment instrumental lui aussi, c’est une partie au tempo très marqué avec un petit côté électro lorsqu’un buzz vient accompagner les différentes notes.  
On retrouve du chant dans Voyager/Ascension lors duquel le chanteur dépasse les singularités pour trouver son achèvement dans l’espace. On retrouve cette intensité dans les guitares djent en palm mute, la double-pédale et le growl grave mais on regretterait peut-être la présence d’un chant clair qui empêche de profiter pleinement de la lourdeur du moment. Mais ce n’est pas la question puisqu’on parle d’une ascension et qu’on l’entend bien dans les claviers et les violons qui tirent vers le haut. Mais, un chant guttural Black et des orgues accablantes viennent se mêler au morceau et annoncent une partie à venir plus sombre. 
C’est là notre quatrième livret, Formless Depths, l’espoir est perdu et nous sommes égarés dans une singularité gravitationnelle, rien ne saurait nous éclairer et tout est distordu par cette pesanteur immense. Le son nasillard des claviers se marie bien à l’ensemble et le chant qui résonne en canon transmet cette impression d’un écho vide avant de passer à un passage Doom assumé. 
Mais l’espoir est recouvré dans Path/Return: les réponses à nos questions n’ont pas été trouvées dans l’espace mais dans notre cerveau, il s’agit d’embrasser la dimension fatale de la vie grâce aux mouvements de notre esprit. Malgré un quatrième moment qui se finit sur “alone”, Path/Return débute avec des doubles-croches aux hi-hats qui inaugurent elles-mêmes un crescendo qui finit dans un jeu libre et entraînant. Le chant guttural n’a plus la lourdeur du Doom mais prend la conviction du Black pour nous faire ressentir cet impératif de force face au destin. Dans le même temps, les mélodies légères et le chant clair font ressurgir notre sensibilité dans cette idée d’un nouveau souffle, ce n’est d’ailleurs pas pour rien que ce passage finit sur “Prevail! Rise! Stand! Fight!”. 
Enfin, notre sixième et dernier moment est évidemment celui de l’accomplissement. Avec Beyond the Stars, on comprend qu’on a dépassé la vitesse de la lumière, qu’on s’est échappé de la noirceur pesante et que notre voyage a touché au but. En acceptant notre destin mortel, nous avons trouvé nos réponses dans la raison et la vérité et nous puisons une force renouvelée de cette dimension inéluctable. Les trois dernières minutes concluent donc l’album en apothéose avec des staccati aux violons et de la double-pédale. Le mélange cordes-cuivres donnent un côté majestueux à la Dvořák, de même pour les choeurs et les cymbales qui confèrent la puissance nécessaire à ce morceau fatidique. C’est donc une très belle oeuvre pour finir l’album, la fin est vraiment radieuse et bienfaisante à travers l’explosion de tous les instruments et une descente de batterie clôt The Innumerable Stars comme on l’attend, c’est à dire comme un magnifique opéra. 


A cheval entre l’esprit et l’univers, The Innumerable Stars évoque donc tout autant l’intériorité que l’infini. Véritable voyage initiatique, notre épopée de l’espace a tout du héros de tragédies grecques explorant ses convictions existentialistes. Sur le plan moderne, c’est un excellent album de Metal Progressif qui va puiser ses influences un peu partout et les incorporent magistralement. On est bien loin du pot-pourri qu’on pourrait redouter de telles références. Au contraire tout s’enchaîne avec une fluidité déconcertante et notre voyage pourtant démesuré passe en un clin d’oeil. Les cinquante-trois minutes de ce morceau sont toutes précieuses et pour un album autoproduit, Gage Love nous offre un petit joyau qui fait mouche et sait mobiliser la positivité dans tous ses faux-pas et ses faiblesses.

Par Baptiste - 05/09/2019

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