Grylle - Les grandes Compagnies

Catégories : Chroniques
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Rendant hommage au folklore médiéval français, Grylle et le Consort des Âmes égarées ou Grylle est de ces projets qu’il ne faut absolument pas négliger. Le nom même du groupe résume tout le concept: un grylle est un monstre absurde du Moyen-Âge et ces monstres sont mêlés au “consort des âmes égarées” soit à un groupement d’âmes en peine. Médiéval, monstrueux et mélancolique, voilà donc les trois mots qui pourraient correspondre à la musique de Grylle et particulièrement au dernier album Les Grandes Compagnies. Évoquant des troupes de mercenaires qui vivaient de pillages en temps de paix, Grylle montre son implantation dans la tradition flamboyante comme en témoigne son Black Metal joué sur des instruments médiévaux. Projet radical et paradoxalement novateur, le son qui en sort ne saurait être ignoré sans risque de passer à côté d’un chef d’oeuvre de cette année 2019. 



Tout s’ouvre sur ce beau poème de Charles d’Orléans qu’est En la forest d’ennuyeuse tristesse. On y découvre notre principal locuteur, Michel Soudard, chanté par Hyvermor. L’ouverture au luth pincé en ternaire donne une belle impression de balade et Michel se présente comme “l’homme égaré” qui ère en ce bois depuis la mort de sa mie. Nous sommes alors transportés dans une atmosphère médiévale car ce n’est pas du Black Metal auquel nous aurions ajouté un effet suranné mais un pur produit d’antan. La voix mise en écho et les flûtes accentuent le calme de cette ambiance forestière et la voix grave et parfois rauque dans ses accents assurent la présence d’un homme mûr.
Mais Michel n’est pas seul, il a l’occasion de rencontrer une déesse, chantée par La Griesche. Cette nymphe à la voix féminine déplore son sort et sa voix suave mixée en écho la fond dans l’atmosphère. Enfin, l’envoi marqué par le doublement de la voix par un chant guttural à la limite du murmure montre la mélancolie profonde qui assaille le cœur d’Hyvermor. 


La première composition de Grylle est Les dernières fées de France dont le nom renvoie à la nouvelle d’Alphonse Daudet. Commençant par un hommage à la nature avec un luth, des violons, de la batterie et un tympanon, on découvre le chant black du groupe. On note en premier lieu une bonne diction qui permet de comprendre les paroles, d’autant que le chant grave dénote bien parmi tous ces instruments haut-perchés. Le chant est par ailleurs le seul élément Black Metal de la chanson et sied bien à ce sentiment de complainte qui traverse tout l’album. S’en vient ensuite un passage instrumental qui permet de profiter de l’ensemble des instruments puis un moment de luth et de tympanon avec lequel le morceau passe du ternaire au binaire, ce qui ralentit grandement l’allure.
La seconde partie du morceau s’ouvre avec un passage crié, comme une invocation aux monstres infernaux qui surgissent à travers les paroles et les abois de bestiaux. On y perd certes la batterie mais tambours et tambourins apparaissent accompagnés de cuivres joués par Lazareth, ce qui apporte un côté moins dansant mais plus épique à cette fin de morceau. 


Conte plus mélancolique à présent, les flûtes, le luth et les cymbales ouvrent le très beau France, qui te veult mal?. Inspiré de France, jadis on te soulait nommer de Charles d’Orléans, le morceau déplore l’état d’une France qui a perdu sa beauté, sa loi, sa fierté et qui courbe le dos. On y trouve donc une musique plus languissante assortie au ton lamentatoire du chant guttural pleurant le piteux état du pays. Le chant a cependant quelques nuances, ayant un ton railleur pour “où est donc rescélé” et plus insistant pour le vers “France, qui te veut mal?” puisqu’il y est dédoublé.
Pour ce long morceau de huit minutes, la cinquième inaugure un moment de blastbeats et de tremolo picking sur le luth ce qui est pour le moins surprenant au vu de l’utilisation traditionnelle de ces instruments. Cependant, ces mesures sont loin d’être mauvaises puisqu’elles confèrent un peu de dynamisme à un morceau autrement lent. C’est d’ailleurs ce passage qui amorce un passage nihiliste chanté, hurlé et chuchoté - démontrant une belle diversité de voix. On entend même un cri perçant à 6:37 qui vient irriter nos tympans et semble sorti d’outre-tombe, d’où sort aussi le Black Metal qui vient clore le morceau. 


On cesse désormais la narration pour un morceau qui se veut hommage à un style et à un temps révolu: Gothique angevin. Le morceau est plus dansant avec les temps marqués aux cordes et les contretemps à la caisse claire: on sent d’emblée l’atmosphère plus gaillarde de la chanson. Car malgré son titre, cette oeuvre n’est pas dédiée qu’à l’architecture d’Anjou, Hyvermor rend aussi hommage à ses amis et à une époque folâtre désormais révolue.
Unissant le guttural medium et aigu, le chant est encore très intéressant à écouter et la mandoline de Bjorn de Clairemont vient souligner la ligne musicale qui risquerait d’être cachée par l’intensité des voix.
La première partie se termine à 3:30 avec des borborygmes glaireux écœurants qui laissent heureusement place à un pont aux mandolines jusqu’à 4:53 où débute un riff aux violons, luths et batterie en backbeat qui est terriblement entraînant, pareil à une gigue. Accompagné d’une voix clamée, ce passage est sans conteste un des moments les plus empoignant de l’album et même si tout se calme à la sixième minute, il reste une des plus belles mélodies de l’album. 


Et les mélodies ne sont pas une mince affaire pour Grylle comme en témoigne l’instrumental Hommaje à la pomme de pin. Les doubles-croches maintenues au tympanon créent comme un bourdon aigu pendant que les violes, luths et mandolines dictent la mélodie principale. On a ensuite des mesures moins chargées, ce qui les rend d’autant plus appréciable qu’on peut clairement distinguer les arrangements harmonieux de chaque instrument. C’est donc un morceau qui met en avant les capacités lyriques des instruments médiévaux et qui fait une belle transition vers notre seconde partie d’album. 


On reprend non sans prestige avec Loz en croissant, devise de l’ordre nobiliaire du croissant créé par Charles d’Anjou. Le jeu de rôle reprend: La Griesche joue Malice et Hyvermor incarne le chœur populaire. Les temps bien marqués donnent un flot régulier à la chanson et le chant Black féminin presque soufflé est moins rauque qu’un chant guttural classique et rend bien compte de l’aspect attirant du vice. A contrario, le chant de mêlé-cass d’Hyvermor s’oppose à ses méfaits. Le duo vocal permet de créer une vraie trame narrative, ce qu’on a rarement en musique et permet d’introduire Fierté, qui reprend la voix de La Griesche pour s’affirmer cette fois ci dans la vérité et la vertu. Loz en croissant n’est certes pas le morceau le plus accrocheur de Grylle mais il montre la capacité du groupe à créer des structures complexes et à les arranger pour qu’elles ne soient pas monotones. 


Tiré des écrits de Philippes de Commynes, plus grand chroniqueur médiéval français, Que chacun sonje à se pourvoir renvoie directement aux grandes compagnies du titre puisqu’il évoque des cortèges de gueux mettant à sac des villages. L’ouverture se fait sur un morceau lent, ce qui est assez étonnant au vu des cavalcades qu’il décrit. L’utilisation des percussions n’arrange rien et la gravité empire même avec le soutien du chant guttural par Monarque. Cela dit, la voix est ici le principal vecteur de l’ambiance immémoriale puisque les instruments flamboyants sont plus mis en retrait. 


Sur un ton plus guilleret, Les Guerres picrocholines s’inspire des guerres ridicules de Rabelais et puise son texte dans la Ballade des langues ennuyeuses de Villon. Comme des philtres de sorcière, les chants d’Hyvermor et de Monarque sont donnés dans le livret comme une “chorale de grenouilles” et rien ne s’approcherait plus des mixtures infâmes dans lesquelles les langues venimeuses sont vouées à frire: sang d’aspic, raclures de pieds et évidemment pisse de juive. Toutes ces immondices rappellent le mépris que Grylle montre à l’humanité à travers ses références à la malepeste et à la maleguerre dans son Black Metal.


Autre spécificité des Grandes Compagnies, Quand je bois du vin clairet est le second morceau instrumental et est réalisé au cromorne - ancêtre du hautbois - et aux violons par Eduard Antonello. Au vu du titre et des instruments on est évidemment dans une ambiance de guinguette qui nous rapproche fortement du folklore païen français, ce qui n’est pas sans nous plaire. 


On retourne dans nos influences médiévales avec Le pacte des villes dont les premières phrases sont inspirées de Joachim du Bellay. Hyvermor y déplore les vices qui s’entassent dans nos villes et demande qui saurait les curer sans tomber dedans. C’est un morceau de Grylle assez classique malgré quelques tendances martialisantes à la deuxième minute avec l’arrivée des guitares saturées et des rythmes particulièrement percussifs. On appréciera donc par la suite un passage harmonique de dialogue entre le hautbois et les violons qui rééquilibrera la composition.


Dernier morceau de l’album et seul morceau en langue étrangère: Wir zogen das Feld s’ouvre sur des percussions tribales qui siéent bien à ce chant va-t-en-guerre de mercenaires tantôt nihilistes, tantôt mélancoliques qui évoquent leurs batailles et leur avenir funeste. Chantant en patois allemand mais avec des couplets en Italien, les choeurs donnent une impression de troupe qui clôt en grandes pompes ce beau défilé qu’est Les Grandes Compagnies



Bourré de petits arrangements qui accommodent toute la diversité des instruments médiévaux, Les Grandes Compagnies montre toute la maestria de ses compositeurs. Nous projetant dans une atmosphère auparavant inconnue, le Black Metal de Grylle ne laisse personne de marbre. Paradoxalement, le groupe s’adresse autant aux blackeux érudits à la recherche d’un ensemble audacieux qu’au néophyte qui cherche un projet accessible pour découvrir le genre. Quoi qu’il en soit, c’est un album déterminant pour cette année 2019 et pour Antiq Records qui plus que jamais fait honneur à son nom.



Par Baptiste - 15/08/2019

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