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Triste Terre - Grand Œuvre

Catégories : Chroniques
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Avec son grain tumultueux et opaque que seuls des tracés géométriques viennent briser, la pochette de Grand Œuvre nous intrigue déjà avec ses formes mystérieuses et ses symboles ésotériques. En ouvrant l’album, on découvre des écritures folles et sur le CD cette phrase : V.I.T.R.I.O.L. Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem – Visitez l’intérieur de la terre et, en rectifiant, vous trouverez la pierre cachée. L’acronyme alchimique n’est pas là pour rien : plongeons dans cet opus sibyllin pour voir le joyau qu’il nous réserve. 


Notre quête débute avec l’Œuvre au noir et ses synthés qui s’élèvent avant de retomber en une atmosphère lourde où les guitares résonnent lentement alors qu’une guitare perce la brume d’une mélodie nous rappelant les claviers inauguraux. Les orgues se joignent alors à la symphonie et se font prémisses à la voix black rauque qui prend la tête de l’orchestre. 
Un passage plus Black s’ensuit alors avec des blastbeats, du trémolo picking et une voix medium semi-hurlée par-dessus laquelle des notes de guitare s’élèvent, nous rappelant toujours la dimension mystique de l’album en contrastant avec l’atmosphère épaisse.  
La mélodie est ensuite assurée par une alliance des guitares et des orgues dont les accords s’entremêlent mais cette harmonie semble corrompue par deux notes aigues qui se distinguent comme deux acouphènes et qui instaurent un balancement malsain dans la chanson. Mais elles vont être très vite supplantées par les premières prouesses de chant de Naâl avec une voix arrachée qui montre sa tessiture en tenant des notes aiguës qui feraient pâlir beaucoup de chanteurs de Black. Le dernier moment de la chanson est inauguré par une caisse claire militaire qui cède ses doubles-croches à la double-pédale alors que sur fond de violoncelle, la voix invocatrice de Naâl déclame le procédé menant à la dissolution du mercure philosophique afin d’extraire le principe actif du métal. C’est la première étape du Grand Œuvre, l’étape noire qui démarre le processus vers la pierre philosophale.

L’esprit libéré de la matière, il ne reste plus que le Corps glorieux, l’âme délivrée du corps physique et réincarnée dans un corps impassible, subtil et lumineux comme le veut la tradition chrétienne.
L’annonciation de celui-ci se fait par un bruit diffus de guitares saturées qui viennent s’entrelacer pour construire une atmosphère de plus en plus oppressive, le tout parfait par une voix dissonante, des jeux sur les tritons et des changements de gamme qui nous offrent un début profondément malsain sans avoir recours à des artifices trompe-l’œil.  
La musique s’éclaircit et se ralentit vers la troisième minute pour un mélange alliant la gravité et la lenteur du Doom et le Black des guitares médiums saturées. Mais un pont musical aux charlestons nous fait très vite retomber dans ce Black occulte qui fait toute la force de Triste Terre avec un passage à l’aura pesante dirigé par la voix Black - plutôt audible, ce qui mérite d’être noté - clamant l’élévation d’une voix obscure, comme Claude Frollo hurlerait des catacombes de Notre-Dame. 

Notre élévation continue ensuite vers les astres, principes de vie de tous les êtres, dirigeants des jours et des nuits : les Nobles Luminaires
Ce morceau s’ouvre par quelques arpèges de guitare accompagnés de claviers d’atmosphère, suivis d’une batterie créative qui confère un rythme claudiquant à la composition. Si cette trame mélodique reste présente tout au long du morceau avec ses claviers inextricables, les arpèges semblent quant à eux prendre forme en accords discordants qui entament un Black lent et ésotérique. Cependant, ce Black ne vient pas rompre l’équilibre subtil du morceau car bien qu’on ait des sons saturés, de la double pédale et un chant guttural grave, les guitares ne sont pas trop présentes et résonnent longuement alors que la batterie a un jeu subtil qui permet d’éviter l’écueil d’une musique trop chargée qui deviendrait étouffante. En effet, la respiration semble être le maître mot de cette atmosphère : bien qu’il puisse être écrasant de sa chape de plomb, le morceau garde toujours une grandeur imposante dans ses nappes harmoniques qui résonnent sempiternellement, lui octroyant cette majesté des cathédrales. 
Le morceau va continuer de progresser en gagnant en puissance à la cinquième minute par l’ introduction de blastbeats et de trémolo picking qui vont enfin mettre en avant ce côté tempétueux et malsain qui rôdait depuis le début du titre. Une fois de plus, Naâl nous montre sa dextérité pour bâtir des ambiances lugubres et fortes, des catacombes mystérieuses aux vents qui hurlent aux oreilles des tours. Mais au contact des astres, toute cette construction va s’évaporer dans les deux dernières minutes pour ne laisser que la voix qui gueule ses psaumes et la résonance de la guitare qui - pareille à Icare - rejoue les notes d’ouverture du morceau.  

Notre pèlerinage s’achève auprès de la seule chose qui prévaut au Soleil : le Créateur éternel, le Lieu de toute chose, le Grand Architecte. Toute la puissance de l’Être est transposée dans ce morceau plus lent, à l’intro presque Doom où se développe toute l’ampleur de cet ordonnateur universel. Mais tout s’arrête avec les orgues qui inaugurent un passage plus lourd de chant Black martelé et errant. On plonge ensuite plus profond encore dans cette mer de poix avec un chant Death très grave alors que les guitares font un decrescendo progressif. 
Comme un dernier spasme après avoir touché le fond, la quatrième minute envoie un passage Black plus orthodoxe qui vient secouer nos oreilles et la cinquième le reprend en un moment assez troublant où les guitares ne résonnent plus qu’en bourdon lointain ; seule la batterie reste présente avec ses blastbeats étouffés qui créent un moment en suspens plaçant au-devant la voix de Naâl. Criant au-dessus de tout autre, cette voix semble prendre la place du Dieu organisateur en déclarant la géométrie de tout l’univers tandis que comme seule mélodie quatre notes de guitare tonnent comme les trompettes de l’Apocalypse. 

Cependant, mieux vaut ne pas usurper Dieu. Bien loin de Babel, c’est Thoth l’Atlante qui nous prévient à travers Lueur Emerite. Son comte s’ouvre sur des arpèges et sa voix monocorde liturgique - lui dont la ville a été détruite pour ses connaissances viciées, lui qui a atteint une union avec Dieu. Les deux premières minutes du morceau sont donc dévouées à la spiritualité transcendantale avant que cette transe ne soit rompue par les blastbeats et le chant suraigu et tourmenté de Naâl. Allant crescendo, sa voix fait toute la force du passage et effleure son apogée avant de retomber drastiquement dans un passage plus accablant. Les paroles vont donc alterner entre une voix gutturale lointaine et les hurlements stridents qui suivent les longs legatos de la guitare. Les cinq dernières minutes vont quant à elles continuer cette atmosphère mystique, désincarnée et dérangeante, avec les orgues appuyées par les tritons saturés des guitares et une voix robotique, désarticulée qui assène la concordance entre l’ordre cosmique et le travail alchimique telle qu’écrite dans les Tables d’Émeraude. 

C’est donc face à cet Éternel omnipotent qu’est confiée la promesse de ne jamais révéler aucun secret, aucune technique et aucune information sur cet ordre divin ; suivant alors la promesse prêtée par Jésus-Christ de toujours rendre grâce à Dieu, de lui montrer un Tribut solennel.  
Dès l’introduction du morceau on peut voir un jeu de batterie particulièrement créatif : accompagnant la guitare tout en restant léger, Lohengrin mêle les cross-sticks et les dômes avant de suivre les guitares dans un passage Black dont la double-pédale saccade l’ambiance. Le tout s’accentue ensuite par des blastbeats et des guitares saturées qui viennent déchirer l’espace sonore. Cette lacération ne s’arrête qu’à la cinquième minute pour laisser la place à un crescendo à la contrebasse en staccatos et aux charlestons en double-croches qui déboule sur une caisse claire suggérant l’émergence imminente d’une force grandiose. C’est bougrement efficace et ces quelques secondes suspendent l’auditeur dans l’attente impatiente de ces dernières minutes de Black où l’on retrouve avec plaisir la voix torturée de Naâl. On ne peut qu’apprécier que ce dernier morceau contienne certains des passages les plus prenants de l’album sans trahir la cohérence de l’album, celui-ci se finissant sur une atmosphère mystérieuse aux notes cristallines. Ite, missa est. 


Grand Œuvre se finit donc sur un secret, un art que personne ne connaît sinon le fou qui osa s’aventurer jusque là. Notre quête est donc aboutie, certes, mais sans que rien ne nous soit jamais révélé. Cette perpétuation de l’ignorance, cet ultime mystère, vient somme toute se placer en clé de voûte de cette basilique occulte que Naâl a construite. 
Mais si nous n’avons rien acquis de notre recherche, l’album n’a pas rien à nous apprendre pour autant : ses références alchimiques, théologiques, philosophiques et l’usage de l’hébreu et du latin en font une véritable anthologie d’initiation aux cultes à mystères. Sur le plan musical, l’album est là aussi une réussite parachevée de ses catacombes lourdes et sombres jusqu’à ses envolées lyriques. Triste Terre s’offre donc un trône convoité avec son Black occulte qui lui assure une place de choix dans les plus belles sorties de cette année 2019.

Par Baptiste - 17/04/2019

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