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Interview Hecate

Catégories : Interviews
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Dans la lignée de la chronique de ce mois d’Août, j’ai eu la chance de discuter avec les membres d’Hecate sur leur parcours ainsi que leurs partis-pris musicaux. Si cette interview n’est pas brève, elle n’en est que plus enrichissante et c’est une vision du Black Metal éloignée des sentiers battus qui s’en dégage. Je vous laisse donc découvrir ça à travers les paroles mêmes du groupe. 


Radio Metal Sound: Est-ce que vous pourriez vous présenter, en tant que groupe et aussi individuellement ? 

Hecate: Pour ce qui est du groupe, Hecate est né en 2009 de l’ancien groupe Soulmourne, que l’on a décidé d’abandonner car il était encore marqué d’un certain amateurisme propre à nos jeunes années, d’autant que nous désirions marquer une évolution dans notre style. 
Nous avons enregistré ainsi notre première démo, Sous l’ombre du colosse, en 2011 ; il s’en est suivi notre premier album, Chroniques d’un autre temps, en 2013, qui a mis beaucoup de temps à voir le jour car nous commencions à avoir des problèmes de line-up. D’ailleurs, notre histoire s’avère un peu en dents de scie sur le long terme, car plusieurs de nos musiciens sont partis pour fonder d’autres projets (c’était le cas des groupes Ruines et Crackhouse, à Tours), et Hecate a même sérieusement battu de l’aile à un moment donné... On a tout de même réussi à conserver la tête hors de l’eau malgré les multiples difficultés rencontrées, ce qui nous a valu la récompense d’aboutir à un line-up enfin stabilisé : on se voit moins, mais on se voit mieux. 
On a sorti un EP fin 2016, Apeiron, constitué en grande partie de titres que l’on avait composés lors d’une phase où l’on envisageait éventuellement de changer de style pour une orientation plus sombre et crue, parfois même Sludge, puis Une Voix venue d’ailleurs en ce début 2018, qui a pour le moment reçu des échos extrêmement encourageants, ce qui n’a pas été sans nous surprendre, d’ailleurs. 
Mis à part ça, Hecate est composé de cinq membres : Silence, batteur et membre fondateur, qui s’occupe également de la composition des paroles ; Nox, qui a rejoint le groupe depuis trois ans en tant que guitariste lead et qui participe très activement à la composition ; F. V., qui fut guitariste de Soulmourne avant de quitter le groupe lors de la naissance d’Hecate et qui a finalement rejoint de nouveau la formation, qui est notre guitariste rythmique et s’occupe pas mal de l’organisation et du booking des différentes dates ; Libra, notre bassiste ; et Veines Noires, notre chanteur.  

Radio Metal Sound: De ce que j’ai compris vous êtes dispersés à plusieurs endroits de la France. Comment alors vous est-ce possible de composer et d’enregistrer un album tout en gardant un bon équilibre ?  

Hecate: On se le demande nous-mêmes ! Disons que par rapport à beaucoup d’autres groupes qui peuvent favoriser le contact direct et l’élaboration progressive des compositions durant les répétitions, en lançant des riffs et en improvisant dessus semaine après semaine pour créer quelque chose, nous fonctionnons beaucoup plus à distance et via des logiciels de tablature comme Guitar Pro. C’est donc plus le travail personnel qui prime, sans pour autant faire l’impasse sur l’esprit d’initiative : si l’un de nous est inspiré, il compose ses riffs et lance le fichier. On écoute ça par la suite, on se prononce dessus, puis on cherche à l’améliorer et à le compléter selon les spécificités et les spécialités de chacun. Ça nous permet notamment d’exprimer nos différentes affinités et d’aboutir à un jeu de résonnance collective. 
Après, bien entendu, certains composent plus que d’autres : plusieurs membres préfèrent un pur rôle d’instrumentaliste et se révèlent plus à l’aise dans la réalisation technique et scénique. Mais à notre sens, l’équilibre se forge avant tout à travers une vision commune de la musique en général. Chacun va s’abreuver de ses propres écoutes, des univers musicaux qu’il explore pour les confronter par la suite à une vision collective, le but étant d’aboutir à quelque chose qui ne suit pas un schéma bien défini et tout tracé – ce qui est clairement ce que l’on cherche à fuir, surtout dans le Black Metal où l’on entend souvent des gens seriner à qui mieux mieux qu’il y a un esprit à respecter et des normes à suivre à tout prix. Pour nous, la musique, ce n’est pas ça ; sans prétendre non plus à l’avant-gardisme, très loin de là, on privilégie une certaine liberté dans nos approches.  


RMS: Question classique mais que je souhaite vous poser tout de même au vu des multiples facettes de l’album : quelles sont vos principales influences, communes et individuelles ? 

H: On ne peut pas vraiment parler d’influences bien définies pour le groupe puisque de fait, Hecate n’a jamais prétendu s’inscrire dans telle ou telle lignée particulière ou suivre une tendance qui marche particulièrement à un instant T pour s’essouffler par la suite : le but reste de faire de la musique avec nos tripes. Il y a sans doute de multiples influences inconscientes qui ont forgé notre dernier album tel qu’il est, mais les éléments déclencheurs de nos phases de composition peuvent être aussi variés qu’une mélodie écoutée sur le fil ou qu’une structure ou un plan que l’on apprécie et que l’on va chercher à creuser puis à déployer. Partant de là, on peut tout aussi bien se baser sur des groupes totalement expérimentaux comme Krallice ou sur des schèmes bien plus traditionnels et efficaces, issus du Black québécois de Forteresse, Monarque ou Csejthe. D’ailleurs, on doit sans doute beaucoup au Black québécois pour notre aspect souvent mélodique, qui peut lorgner vers des riffs que l’on souhaite épiques et cristallins. On nous compare à cet effet également à Mgła ou à d’autres groupes de Black polonais comme Plaga, ce qui est sans doute loin d’être faux, ou même à Immortal ou Dissection – pour les gros groupes traditionnels – pour certaines de nos touches plus axées sur le Heavy. 
Après, au cas par cas, en considérant les titres de l’album, les influences sortent même souvent du Black : Consolamentum s’est construit sur la base d’une musique de Western spaghetti que l’on a voulu rebâtir à notre sauce, de même que Le Bruit du temps comporte une partie qui peut sonner complètement Deathcore mélodique ! Ça peut carrément nous arriver de composer des parties uniquement pour rigoler et de les incorporer ensuite au reste juste pour le plaisir de ne pas se donner de limite. Du coup, l’essentiel n’est pas tant un label commun que l’on chercherait à suivre que la variété de nos écoutes individuelles qui vont s’injecter sur nos compositions. Ca nous permet également de ne pas nous enfermer dans quelque chose de trop normé et trop artificiel – on refuserait clairement de jouer un titre avec deux riffs qui se répéteraient inlassablement – pour aboutir non seulement à des structures que l’on veut intelligentes et assez élaborées pour surprendre l’auditeur et l’inviter à un voyage, mais aussi à un clair-obscur musical alternant entre des phases désespérées et d’autres bien plus lumineuses, les deux pôles s’enrichissant alors mutuellement. 

RMS: Que ce soit d’un point de vue visuel, auctorial ou musical, comment abordez-vous tous ensemble la cohérence de l’ensemble de l’album ? 

H: C’est assez difficile de répondre, car ce qui fait réellement la cohérence d’un album apparaît surtout de manière rétrospective, une fois que celui-ci est réalisé ; on ne peut jamais totalement la saisir lorsque tout est encore en élaboration ou que le recul manque encore… 
On retrouve sans doute cette thématique du clair-obscur que l’on a voulu développer et qui se manifeste d’ailleurs dans notre pochette, réalisée par Jibus (du groupe Crackhouse de Tours), qui a parfaitement su retranscrire ce que l’on espérait y retrouver : un éclat lunaire, crépusculaire, d’autant mieux illustré par la symbolique de la déesse Hécate, tout autant marqué par l’infini d’un cosmos obscur que par le raffinement et le travail de précision des enluminures, qui apparaissent comme brodées tout autour du visuel… En fait, quand on y pense bien, c’est vraiment le sentiment que l’on a voulu véhiculer dans notre musique, tout autant pour son aspect que l’on a voulu technique et intelligent que pour sa luminescence pâle. Et ce travail de précision, on le retrouve également dans nos paroles, uniquement construites en alexandrins. En fait, sans prétendre atteindre non plus la signification wagnérienne de ce terme, on a sans doute une volonté d’art total. Dans tous les aspects, on ne souhaite pas céder à la facilité, que ce soit dans le visuel, les paroles ou la musique elle-même : on a souhaité créer un univers musical riche et cohérent qui ne serait pas uniquement axé sur la seule noirceur de l’humanité, comme c’est le cas dans un type de Black plus « primaire » (au sens de « bestial » et « direct ») et nihiliste, mais qui engloberait l’ensemble du spectre des sentiments humains. 

RMS: Si la reprise de thème culturels est courante dans le Black depuis ses débuts, certains groupes comme le vôtre ou bien Glaciation, Abduction donnent vraiment une dimension intellectuelle au Black. Quel est votre rapport à cette démarche ? 

H: Disons que l’anti-intellectualisme des débuts du Black nous semble plutôt lié au fait que lorsque le genre s’est construit progressivement, il l’a fait dans une logique de destruction et de négation absolues, ce qui donnait cette hargne totalement chaotique et terriblement fascinante d’un genre qui, en même temps qu’il s’affirmait en naissant, niait tout dans le même temps. Il y avait quelque chose de totalement bestial, spontané et immédiat, un grand cri de liberté qui a résonné en détruisant de manière quasi iconoclaste tout ce que la musique pouvait incarner jusqu’alors ; c’est d’ailleurs cette liberté absolue et ce dynamisme prenant racine dans le dépassement permanent de tout ce qui a été fait qui constitue pour nous le propre du Black, dans une sorte de mouvement quasi nietzschéen. 
Mais pour se faire véritablement créateur, cette musique ne pouvait plus se contenter de sa figure purement négatrice, mais également, dans un achèvement dialectique, acquérir une dimension créatrice et affirmative, en termes musical comme en contenu. Il fallait sortir de l’énergie noire pure du Black afin de lui donner un visage, ce qui a déjà été débuté avec Deathspell Omega et avec Blut aus Nord, qui sont vraiment à notre sens les deux parangons français – chacun à sa manière – de ce qui existe de plus génial dans le genre. Les deux ont totalement redéfini le genre en le dotant d’un contenu réel, qu’il soit lié à la théologie ou à une mystique exacerbée. Donc oui, malgré tout l’amour que l’on peut porter et que l’on portera toujours aux premiers tenants du Black, nous sommes favorables à ce surgissement « intellectualiste » : on ne parle bien évidemment pas là de branlette intellectuelle de certains qui vont se prendre pour des poètes maudits en sortant des mêmes discours et références réchauffés, mais d’une véritable identité créatrice, d’une affirmation du mouvement créateur et séminal qui est la plus belle manière de rendre hommage au Black Metal : en atteignant une synthèse entre son aspect négateur, qui ne se contente jamais de ce qu’il a et tend toujours à le dépasser, et créateur. Et les références culturelles permettent tout à fait d’élaborer une œuvre musicale cohérente. Bon, après, ce n’est pas pour établir un discours fixe et normatif, puisque la musique ne doit jamais être « comme ça » ou « comme ça » mais uniquement suivre l’imaginaire infini de celui qui lui insuffle la vie. 

RMS: Si les premiers CD de Mayhem sont bruts et saturés, votre album est plutôt équilibré, varié et le mixage est propre. Comment vous sentez-vous vis-à-vis de cette évolution dans le traitement du Black ? 

H: L’intégralité de notre album a été enregistré par nos propres moyens et pas dans un studio. C’est Nox qui a tout fait lui-même - des prises de son aux retouches sur les parties, qui a pris en charge l’ensemble des procédés techniques pour aboutir au mixage et au mastering... Ça lui a valu de sacrées nuits blanches et une énorme quantité de travail, d’ailleurs, on reste tous assez admiratifs de ce qu’il a accompli, et en un temps record.
Nous avions au départ prévu d’enregistrer de manière plus professionnelle auprès d’autres personnes de notre connaissance, mais on a eu beaucoup de retard dans nos enregistrements et ça ne collait plus du tout à leur planning, donc ç’a été une solution de fortune totalement improvisée qui a plus procédé du hasard des événements que d’une volonté consciente et affirmée. Après, c’était un mal pour un bien puisque ça colle finalement parfaitement à ce que l’on cherchait : sans tomber dans un son ultra-lisse et sans aspérités, on cherchait à faire quelque chose de propre, net et écoutable sans pour autant aller proposer un truc plus raw qui ne nous aurait pas mis en valeur. C’est vraiment une question de juste mesure et d’équilibre, et on est ravi de l’avoir ainsi atteint, d’autant que ça reste la seule de nos réalisations pour laquelle nous sommes pleinement satisfaits en termes de son.  

RMS: De même, si le Black a depuis longtemps une dimension antithéiste dans laquelle vous vous inscrivez, vos paroles ont tout de même une dimension assez personnelle dans leur écriture. Comment vous appropriez-vous les paroles au sein du groupe ?

H: Il n’y a pas franchement de prise de position antithéiste dans Hecate, car nous n’avons jamais souhaité soutenir un quelconque discours ou méta-discours sur la religion elle-même, ni d’ailleurs sur la politique ; donc en fait, la question ne se pose jamais réellement. Il n’est jamais tant question d’affirmer ou de nier l’existence de Dieu que d’explorer, à travers nos paroles, le rapport qu’entretient l’Homme avec une transcendance qu’il peut imaginer, concevoir, percevoir, mais sans jamais que celle-ci se révèle pleinement. On parle bien dans Silentium Dei de « La sentence sublime du silence de Dieu » : ce n’est donc pas son inexistence qui est ici posée, mais bien son mutisme face aux appels qui lui sont adressés sans jamais rencontrer d’écho, à la manière du silence du monde chez Camus, provoquant le sentiment d’absurdité face à l’existence. De la même manière, Nous enfants de personne évoque cette sensation d’abandon, de renvoi à soi et de perte totale face à la chute progressive des anciennes idoles et valeurs : l’Homme n’est plus capable de se projeter dans des instances supérieures comme Dieu, l’Histoire, le Progrès ou la plupart des grandes utopies politiques, mais se retrouve confronté à lui et lui seul, dans une effroyable solitude, se rendant compte qu’il est seul garant et seul démiurge du sens. Si l’on évoque Dieu, c’est donc de la même manière que l’on évoque le sentiment amoureux : tous deux sont des tentatives de l’être en tant qu’être limité pour sortir hors de soi et se donner une justification d’être, ce qui s’avère une expérience d’autant plus déchirante lorsque cet appel ne reçoit aucun écho, juste le silence. C’est vraiment cette expérience de l’absence et du silence qui est à notre sens constitutive de nos paroles : ainsi, ce que l’on attend est souvent une voix venue d’ailleurs, avec tout ce que cela porte de prophétique.  

RMS: J’ai vu que vous aviez récemment sorti des t-shirts à l’effigie du groupe. A part ça, quels projets pour l’avenir du groupe ?

H: On a pour le moment plusieurs concerts qui sont en projet : on sera le 20 octobre à Nantes pour jouer avec Je et Sick Sad World, où l’on tente par la même occasion de caler une date à Rennes – toujours avec Je –, puis le 3 novembre à Paris aux côtés d’Acherontas, Vortex of End et Dysylumn. On est aussi en train de voir avec notre label, Mourning Light Records, pour se rendre en Angleterre et y faire quelques dates, même si rien n’est encore confirmé pour l’heure, loin de là. En termes de concerts, on reste toujours ouverts à toute proposition, donc chaque projet est le bienvenu !
On a aussi commencé à composer quelques petits trucs en pensant au prochain album, mais ça reste à un stade assez embryonnaire pour le moment : on souhaite surtout prendre notre temps afin de présenter des morceaux aussi travaillés que ceux que l’on a proposés et ne pas saturer en s’auto-parodiant nous-mêmes. 
Après, nous avons également d’autres projets parallèles auxquels nous nous consacrons également : trois de nos membres (Nox, Veines Noires et Silence) sont dans le groupe de Depressive-Suicidal Black Metal Ostium, qui s’est récemment produit à Paris avec Sale Freux et qui jouera également en décembre à Tours avec Les Chants de Nihil. Notre bassiste, Libra, fait partie du groupe de Pirate Metal Toter Fisch, qui enchaîne pas mal de dates et connaissent un certain succès, de la même manière que F. V. officie également comme guitariste dans le groupe de Death Scumbags. Enfin, Nox possède son propre projet, Ein, qui vient de sortir sa seconde réalisation. Bref, pas de quoi nous ennuyer, mais c’est aussi ça qu’on aime, donc ce serait dommage de se priver. 


Voilà pour cette interview riche, véritable matériau à penser au sein de la scène française actuelle. Si celle-ci vous a plu, je vous invite vivement à prêter une oreille à la discographie du groupe et – encore mieux – à acheter leurs albums chez Mourning Light Records ou sur Bandcamp. Enfin, je ne prendrai pas la peine de vous dire comment les suivre sur les réseaux sociaux, vous le savez probablement mieux que moi.

Par Baptiste - 24/09/2018

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